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Tout-sChroniques absurdes et tranches de vies... Destins croisés de ceux qui s'aperçoivent mais ne se parlent pas, qui se parlent sans se percevoir...

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Par Tout-s :: 08/07/2008 à 10:19

René remontait la rue qui passait devant le cimetière et l’amenait jusqu’au bistrot « Aux jours heureux ». Ce bar où il passait une grande partie de sa vie restait inchangé, résistant aux affres du temps, au mode et au souffle de renouveau qui s’abattent régulièrement sur les vestiges du passé. « Aux jours heureux » était un roc. Une façade qui semblait éternelle pour ceux qui, comme René, y avait vu leur vie défiler et le temps passer. Comme tous les jours, il retrouverait les mêmes têtes : Victor dont on ne savait pas si c’était un homme ou un animal, certains, prétendant l’avoir aperçu la nuit, se frottant contre un arbre ; Manu, le portugais, immigré en France depuis 1958, un maçon hors pair dans sa jeunesse, aujourd’hui ses mains calleuses ne lui servent plus qu’à attraper les verres de rouge quand il ne les casse pas ; Bébert, bon vieux français, avec pour seul culture celle du vin et du camembert, si encore c’était de la qualité mais celui-ci se satisfaisait de n’importe quelle merde achetée dans les supermarchés ; la vieille Jacqueline, dont on se demandait si elle n’ avait jamais eu une jeunesse, tellement nous avions l’impression de l’avoir toujours connue avec des rides… Et enfin lui, René, que l’on appelle l’intello ou l’antiquaire, suivant à qui il a affaire, une petite carrure mais un débit à faire pâlir n’importe quel amateur de rhétorique. De temps en temps, un passant perdu s’introduisait dans leur repère. Mais il fuyait bien vite, la queue entre les jambes, affolé par l’odeur et l’ambiance qui régnaient dans ce lieu devenu sacré pour ceux qui le fréquentaient. Cette constance, ce refus du changement a toujours rassuré René. Antiquaire de métier, il avait trouvé dans ce bistrot, avec ses amis, l’apothéose de toute une vie donnée à faire revivre le passé.

En passant devant le cimetière, René ne put s’empêcher de penser à sa défunte épouse Josiane. L’emmerdeuse comme il aimait l’appeler en ce temps là. Cette vieille bique avait passé toute une vie à lui gâcher l’existence. Les bars alors lui étaient interdits et ce n’est qu’au prix des pires mensonges qu’il pouvait aller se rassasier d’un verre de rouge. Il se demandait parfois si elle n’aurait pas préféré qu’il la trompe avec n’importe quelle greluche plutôt que de taquiner la bouteille. Mais aller voir une autre femme alors qu’il en avait déjà une à la maison, pour René, c’était chercher les emmerdes. Quand on a un minimum de raison, on ne multiplie pas la connerie. Dieu merci, aujourd’hui elle ne fait plus chier que les vers de terre et c’est tant mieux. Chacun sa merde. Et depuis maintenant dix ans, il peut tranquillement dépenser son argent en buvant tout son saoul le gros rouge qui tâche que la mère Denis veut bien leur servir.

Plongé dans ses pensées, René entra dans le bistrot qui se trouvait à l’angle des rues de Lille et du Général de Gaulle. Manu, Victor et Bébert étaient assis à une table au fond, le tapis de jeu posé, les cartes distribuées et la bouteille de pinard à moitié entamée. René ne se lassait pas du décor. Des vieilles chaises en métal, datant de plus de 30 ans, entouraient des tables qui, dans le passé avaient une couleur qui se rapprochait plus du blanc que du jaune caca d’oie. Les murs étaient décrépis, jaunis par le temps et la cigarette, à certains endroits, on pouvait voir apparaître de larges tâches d’humidité. Le carrelage était lui aussi complètement usé. On se doute qu’il fut un temps où celui-ci était propre… Ce temps étant révolu, on distinguait de larges taches de graisse et de la poussière à pas savoir quoi en foutre. Le patron, du haut de ces 1 mètre 60 pour 120 kilos, salua rapidement René. Sur la droite, la vieille Jacqueline regardait son verre de blanc, cherchant désespérément la jeunesse qu’elle ne semblait jamais avoir eue.

-        Ah ben te v’là, on a failli attendre…

-    Figure toi, mon p’tit Bébert, qu’il existe une chose que les petites gens de ton espèce ne doivent pas connaître : l’imprévu. Parce que, quand on a comme toi, une vie de merde réglée par la pendule, on apprend à patienter et on laisse le droit aux grands de ce monde de ne pas se soucier des futilités du bas peuple.

-         T’es à peine arrivé que tu m’emmerdes déjà, viens plutôt poser ton cul et taper le carton...

Le portugais se dit qu’il était grand temps de recommander une boutanche :

-        Remets-nous la p’tite sœur patron, il se fait soif et l’humeur d’aujourd’hui est à l’ivresse… Alors, t’expliques comment ton retard ? Parce que les grandes phrases, ça va bien mais faut que tu nous trouves quelque chose de plus correct, du concret quoi. Sinon tu reprends ta bite et ton couteau et tu vas tutoyer les anges ailleurs.

-      J’ai arrêté de donner des explications quand ma femme est morte, ce n’est pas maintenant que je vais m’y remettre, alors distribue les cartes et ferme ta gueule, le portugais.

Manu grommela dans sa barbe. Après 40 ans passés en France, il n’aimait pas qu’on lui rappelle ses origines. Comme à son habitude, Victor ne disait rien, préférant mâcher son chewing-gum qui l’accompagnait depuis qu’il avait arrêté de fumer et lâchant un juron de temps à autre, pour la forme.

Après quelques bouteilles, le jeu devint plus difficile à tenir et la conversation s’anima.

-         T’es pas au jeu Victor et quand on n’est pas au jeu, on pose ses cartes, on n’emmerde pas le monde et on boit…

-         Ta gueule

-         Succinct mais direct, j’ai toujours aimé ta prose.

-         Garde tes grandes phrases pour toi René. T’a jamais dépassé la limite du département, évite de la ramener.

-         Mais mon vieux Bébert, le voyage c’est pour les pauvres types dans ton genre. Moi je n’ai pas besoin de l’avion, de la voiture ou de tout autre engin pour me transporter, je ne suis pas un gagne-petit. Quand je m’enfuis, je vais plus loin qu’aucun être humain n’a été. Des connards de scientifiques bossent sur les déplacements  spatio-temporels. Il ferait mieux de boire du rouge, au moins ils comprendraient ce qu’est la séparation du corps et de l’esprit, nom de dieu… Mais vous, vous ne savez pas boire. Vous buvez pour être saoul et pour oublier. Moi je bois pour être et me souvenir.

T’es qu’un vieil alcoolique comme nous alors ta gueule René bougonna Manu.

C’est le moment que choisit le patron pour remettre une tournée qui eut l’effet escompté, celui de mettre tout le monde d’accord. Un  jeune, coiffé de rastas longues jusqu’au fesse, entra dans le bar.

-          Je cherche l’impasse des pommiers…

Le patron n’ayant jamais aimé la jeunesse, c’est à se demander s’il avait été jeune, ne put s’empêcher de répondre sèchement.

-         Vous remontez la rue, prenez la première à droite puis c’est la deuxième à gauche.

Devant un accueil aussi chaleureux, le jeune homme sortit sans un merci ou un au revoir.

-          Je me demande quel plaisir on peut avoir à s’afficher avec une telle coiffure ironisa Manu

-         C’est une marque de reconnaissance, une sorte d’appartenance à un groupe. Nous c’est le camembert et le rouge, eux c’est les rastas et les joints… Ça les rend pas plus intelligent parce que l’intelligence, c’est tout sauf une question d’appartenance…

La discussion continua, les quatre compères ayant trouvé un sujet qui les rassemblait… A 22h00, le patron ferma son bar et les habitués s’en allèrent titubant, regagnant chacun leur intérieur… Chantant à tue-tête des chansons aujourd’hui oubliées… Et le lendemain, mouvement perpétuel, tout recommença.

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Commentaires

Le 11/07/2008 à 13:07, par Caro
495 visiteurs aujourd'hui woaw!!!! tu commences à cartonner :-) j'adore!j'attends la suiteeeeeeeeee
Le 11/07/2008 à 23:23, par BugzY
c'est toujours un plaisir de te lire Tout's

la facon dont tu tournes tes sujets en fonction de la psychologie de tes personnages donne une réelle profondeur à tes textes.

suiiiiiiiiiiite!!

bisou!!
Le 14/09/2008 à 0:03, par Tikoar
Que dire de plus, si ce n'est que l'analyse de BugzY est proche de la perfection.
Bravo !

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