| Lun | Mar | Mer | Jeu | Ven | Sam | Dim |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 |
| 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 |
| 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 |
| 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 |
| 29 | 30 | 31 | ||||
Chroniques absurdes et tranches de vies... Destins croisés de ceux qui s'aperçoivent mais ne se parlent pas, qui se parlent sans se percevoir...
Voilà des années maintenant que je prends soin de ce lieu. Ç’est arrivé par hasard. A l’époque, j’étais cantonnier... Je m’occupais déjà du cimetière, mais par intermittence. D’autres travaux, dans le village, me prenaient bien plus de temps. Et puis, un jour froid de décembre, sans prévenir, la retraite m’a gagné… Je n’avais plus rien à faire. Sans enfant, sans femme, sans famille et sans chien, je décidai de m’occuper à plein temps des morts. Ils sont tellement moins chiants que les vivants. Alors depuis, régulièrement, j’arrose les fleurs, nettoie les pierres tombales, arrache les mauvaises herbes. Certaines ne sont plus entretenues depuis longtemps. J’ai eu beaucoup de mal à leur faire retrouver l’éclat de leur jeunesse passée. Le temps est parfois si dur avec ceux qui l’entourent. Je me sens parfois l’âme d’un chirurgien plastique qui, grâce à la magie de ses doigts, tente de faire retrouver l’éclat de leur jeunesse à des vieilles rombières plusieurs fois ravalées. Moi, du haut de mes soixante-six ans, j’essaye de redonner une seconde vie à ces morts oubliés. Je les bichonne, leur chante des chansons et surtout, je leur parle. Ils me le rendent bien. Souvent, ils se prennent au jeu de me raconter leur vie passée, un tel mort sur un champ de bataille me disait que le résultat étais le même, ni gagnant, ni perdant, à part les vers. Un autre mort du chagrin d’un amour perdu, m’expliquait comme il était difficile de survivre à l’autre moitié. Et celui-ci, collabo en 41, résistant en 44, un commercial de génie. Il se vante, même outre tombe, d’être capable de tout vendre : du tissu, de la viande, des poules ou des œufs, des maisons, des appartements, bref tout ce qu’il est susceptible d’être acheté… même la vie : des communistes, des juifs, des résistants, des collabos, sa mère, son père, sa femme et ses enfants. Je l’ai même surpris, une fois, à vouloir vendre une place au paradis à un pauvre quidam qui venait de mourir.
Mais, celle que je préfère, c’est la tombe d’une femme morte il y a quelques années… Je la connaissais bien… Dans ma jeunesse, j’étais fou d’amour pour elle… Mais, elle a préféré épouser René, l’antiquaire. Il vient lui rendre visite une fois par an, le jour de l’hommage aux morts. Aujourd’hui, c’est moi qu’elle voit tous les jours. C’est à moi qu’elle parle. On se raconte nos petits tracas de la vie quotidienne. Elle me dit que c’est dur parfois d’être mort, de ne plus avoir à goûter ni saveurs, ni odeurs, ne plus ressentir la faim et le froid. Quand à moi je lui explique comme il me manque parfois d’avoir tout près quelqu’un pour s’occuper de moi, pour dormir à mes côtés, pour réchauffer mes draps. Pour lui faire passer le temps, je lui chante une chanson, ou lui récite un poème… Moi qui n’avais jamais ouvert un livre de ma vie, depuis sa mort, je me suis mis à avaler tous les recueils de poèmes possibles et inimaginables. Je ne fais aucune distinction entre le poète du dimanche et le génie du lundi. Je cherche indéfiniment celui qui conviendra le mieux sans jamais le trouver. Quand je m’assois sur sa tombe et que je ferme les yeux, je peux revoir ses cheveux bruns à l’odeur de pomme ; ses yeux, noirs comme le ciel un jour d’orage, qui me transperçaient de part en part. Et son corps, son corps, qui était sans cesse un appel à la vénération béate de l’adolescent que j’étais et de l’adulte que je suis devenu. Le temps nous a éloignés. Lorsque celle-ci a épousé René, j’ai cessé de la voir. Mais quand au hasard d’une rue ou d’un commerce je la croisai, elle avait toujours pour moi un mot gentil, une attention particulière. Quelle chance avait René. Il ne s’en rendait pas compte le pauvre bougre, noyé dans les litrons de rouge qu’il avalait avec ses amis pochtrons. Le voilà d’ailleurs qui passe par le cimetière. Sans doute rejoint-il « Aux jours heureux », le royaume des alcooliques. Une femme comme celle-ci on ne peut que lui consacrer toute une vie… Imbécile… Mais peu importe, cela me permet de passer plus de temps avec elle et tant mieux… Aujourd’hui il n’y a que moi qui l’entends et la comprends.