Calendrier

« Juillet 2008 »
LunMarMerJeuVenSamDim
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031 

Tout-s

Tout-sChroniques absurdes et tranches de vies... Destins croisés de ceux qui s'aperçoivent mais ne se parlent pas, qui se parlent sans se percevoir...

Blog

Derniers billets

Compteurs

Liens

Fils RSS

In psyche veritas

Par Tout-s :: 15/07/2008 à 10:17

Fred cherchait depuis longtemps le lieu où, ce soir, la fête était censée se dérouler. Un patron de bar, aimable comme une porte de prison, lui avait bien montré une direction, mais on aurait dit qu’il avait pris un malin plaisir à lui indiquer la mauvaise route… Il n’y avait pas de deuxième à gauche… Fred arriva à l’orée d’un petit bois… Raté pour raté, autant passer la soirée ici… Il sortit la petite sacoche cachée sous son siège dans laquelle il avait caché ce qui devait régaler les invités de cette soirée, des champignons hallucinogènes fraîchement cueillis et prêts à être consommés. Fred s’en avala quelques uns et sortit admirer la nature qui l’entourait. Après avoir marché une dizaine de minutes, ses jambes ne le tenant plus, il s’allongea dans une petite clairière.

 

Les cèpes magiques commencèrent à faire leur effet alors qu’il observait, allongé dans l’herbe, les étoiles qui illuminaient cette soirée. Celles-ci commencèrent doucement à entamer une danse. La plus petite, au fond à droite, donnait le rythme. 1, 2, 1, 2,… Les autres suivaient, s’entrelaçaient gaiement, laissant derrière elles une poudre blanche, traînée du bonheur. Puis elle s’assemblèrent et formèrent de façon désordonnée des dessins lumineux. Une racine qui naît, s’éparpille, grandit, jusqu’à ce que du magma étoilé jaillisse une fleur, source sublime de vie. Mais là ne s’arrête pas la transformation. Petit à petit, les traits s’affirment, la fleur devient  un moineau, une buse, un aigle ; l’aigle bat des ailes, s’abat sur un sol mouvant et en ressort drapé de ses plus beaux apparats. Alourdi par ses bijoux, il tombe toujours plus bas, rejoint la terre pour se relever. Ce n’est plus un aigle, non. Non, c’est un ours qui se dresse, la gueule béante, les yeux remplis de fureur, hurlant sa colère d’avoir été si tôt réveillé. Il semble à Fred entendre l’ours lui dire « Qui es-tu pour, ce soir, m’avoir sorti de mon sommeil ? » L’ours se rapproche… Fred ferme les yeux…

 

Dans le noir de son intérieur se forment petit à petit des plaques de couleurs différentes. Elles s’assemblent, se disloquent, se mélangent pour ne former plus qu’une. Apparaît alors un visage féminin, sentiment de sécurité maternelle. Le visage disparaît mais les forment restent… Ce n’est plus un visage mais un œuf. Matrice de l’univers, parcourue du sentiment des milliards d’être humains, d’animaux, qui l’ont vue en leur sein grossir et éclore. L’œuf grandit, grandit, pour finir par absorber l’espace qui entoure Fred. Celui-ci ouvre les yeux. Il tourne la tête à droite et à gauche. Autour de lui, la forêt semble s’être arrêtée. Le vent ne souffle plus. Les arbres regardent celui qui est allongé près d’eux. Leurs yeux ne bougent pas. Fred se lève pour défier ceux qui, aujourd’hui, le regardent. Il court… en frappe un… puis deux… Il entend les arbres hurler… Dans le noir, Fred croit apercevoir une forme blanche passer et repasser, parlant à voix haute. Il n’arrive pas à entendre ce qu’elle dit. Fred hurle mais la forme blanche semble l’ignorer. Il s’agenouille. Autour de lui, la boue semble l’appeler. Il en prend une poignée et se la plaque contre les cheveux, recouvrant ses dreds d’un liquide marron. D’un geste de fureur, il arrache son tee-shirt, retire son pantalon et son caleçon et se retrouve ainsi nu. Il prend tout ce qu’il peut de terre et se barbouille le corps, passant dans les moindres plis de sa peau. Puis il se roule par terre, retrouvant ainsi les sensations oubliées des premiers hommes, communiant avec la terre qui l’entoure. Epuisé, recroquevillé, Fred s’endort seul. La nature a fini de chanter et au petit matin, il repart dans son appartement, laissant derrière lui un environnement meurtri par son éphémère passage et demandant, à qui veut l’entendre, de se repaître une nouvelle fois de l’âme des humains.

Les Princes

Par Tout-s :: 08/07/2008 à 10:19

René remontait la rue qui passait devant le cimetière et l’amenait jusqu’au bistrot « Aux jours heureux ». Ce bar où il passait une grande partie de sa vie restait inchangé, résistant aux affres du temps, au mode et au souffle de renouveau qui s’abattent régulièrement sur les vestiges du passé. « Aux jours heureux » était un roc. Une façade qui semblait éternelle pour ceux qui, comme René, y avait vu leur vie défiler et le temps passer. Comme tous les jours, il retrouverait les mêmes têtes : Victor dont on ne savait pas si c’était un homme ou un animal, certains, prétendant l’avoir aperçu la nuit, se frottant contre un arbre ; Manu, le portugais, immigré en France depuis 1958, un maçon hors pair dans sa jeunesse, aujourd’hui ses mains calleuses ne lui servent plus qu’à attraper les verres de rouge quand il ne les casse pas ; Bébert, bon vieux français, avec pour seul culture celle du vin et du camembert, si encore c’était de la qualité mais celui-ci se satisfaisait de n’importe quelle merde achetée dans les supermarchés ; la vieille Jacqueline, dont on se demandait si elle n’ avait jamais eu une jeunesse, tellement nous avions l’impression de l’avoir toujours connue avec des rides… Et enfin lui, René, que l’on appelle l’intello ou l’antiquaire, suivant à qui il a affaire, une petite carrure mais un débit à faire pâlir n’importe quel amateur de rhétorique. De temps en temps, un passant perdu s’introduisait dans leur repère. Mais il fuyait bien vite, la queue entre les jambes, affolé par l’odeur et l’ambiance qui régnaient dans ce lieu devenu sacré pour ceux qui le fréquentaient. Cette constance, ce refus du changement a toujours rassuré René. Antiquaire de métier, il avait trouvé dans ce bistrot, avec ses amis, l’apothéose de toute une vie donnée à faire revivre le passé.

En passant devant le cimetière, René ne put s’empêcher de penser à sa défunte épouse Josiane. L’emmerdeuse comme il aimait l’appeler en ce temps là. Cette vieille bique avait passé toute une vie à lui gâcher l’existence. Les bars alors lui étaient interdits et ce n’est qu’au prix des pires mensonges qu’il pouvait aller se rassasier d’un verre de rouge. Il se demandait parfois si elle n’aurait pas préféré qu’il la trompe avec n’importe quelle greluche plutôt que de taquiner la bouteille. Mais aller voir une autre femme alors qu’il en avait déjà une à la maison, pour René, c’était chercher les emmerdes. Quand on a un minimum de raison, on ne multiplie pas la connerie. Dieu merci, aujourd’hui elle ne fait plus chier que les vers de terre et c’est tant mieux. Chacun sa merde. Et depuis maintenant dix ans, il peut tranquillement dépenser son argent en buvant tout son saoul le gros rouge qui tâche que la mère Denis veut bien leur servir.

Plongé dans ses pensées, René entra dans le bistrot qui se trouvait à l’angle des rues de Lille et du Général de Gaulle. Manu, Victor et Bébert étaient assis à une table au fond, le tapis de jeu posé, les cartes distribuées et la bouteille de pinard à moitié entamée. René ne se lassait pas du décor. Des vieilles chaises en métal, datant de plus de 30 ans, entouraient des tables qui, dans le passé avaient une couleur qui se rapprochait plus du blanc que du jaune caca d’oie. Les murs étaient décrépis, jaunis par le temps et la cigarette, à certains endroits, on pouvait voir apparaître de larges tâches d’humidité. Le carrelage était lui aussi complètement usé. On se doute qu’il fut un temps où celui-ci était propre… Ce temps étant révolu, on distinguait de larges taches de graisse et de la poussière à pas savoir quoi en foutre. Le patron, du haut de ces 1 mètre 60 pour 120 kilos, salua rapidement René. Sur la droite, la vieille Jacqueline regardait son verre de blanc, cherchant désespérément la jeunesse qu’elle ne semblait jamais avoir eue.

-        Ah ben te v’là, on a failli attendre…

-    Figure toi, mon p’tit Bébert, qu’il existe une chose que les petites gens de ton espèce ne doivent pas connaître : l’imprévu. Parce que, quand on a comme toi, une vie de merde réglée par la pendule, on apprend à patienter et on laisse le droit aux grands de ce monde de ne pas se soucier des futilités du bas peuple.

-         T’es à peine arrivé que tu m’emmerdes déjà, viens plutôt poser ton cul et taper le carton...

Le portugais se dit qu’il était grand temps de recommander une boutanche :

-        Remets-nous la p’tite sœur patron, il se fait soif et l’humeur d’aujourd’hui est à l’ivresse… Alors, t’expliques comment ton retard ? Parce que les grandes phrases, ça va bien mais faut que tu nous trouves quelque chose de plus correct, du concret quoi. Sinon tu reprends ta bite et ton couteau et tu vas tutoyer les anges ailleurs.

-      J’ai arrêté de donner des explications quand ma femme est morte, ce n’est pas maintenant que je vais m’y remettre, alors distribue les cartes et ferme ta gueule, le portugais.

Manu grommela dans sa barbe. Après 40 ans passés en France, il n’aimait pas qu’on lui rappelle ses origines. Comme à son habitude, Victor ne disait rien, préférant mâcher son chewing-gum qui l’accompagnait depuis qu’il avait arrêté de fumer et lâchant un juron de temps à autre, pour la forme.

Après quelques bouteilles, le jeu devint plus difficile à tenir et la conversation s’anima.

-         T’es pas au jeu Victor et quand on n’est pas au jeu, on pose ses cartes, on n’emmerde pas le monde et on boit…

-         Ta gueule

-         Succinct mais direct, j’ai toujours aimé ta prose.

-         Garde tes grandes phrases pour toi René. T’a jamais dépassé la limite du département, évite de la ramener.

-         Mais mon vieux Bébert, le voyage c’est pour les pauvres types dans ton genre. Moi je n’ai pas besoin de l’avion, de la voiture ou de tout autre engin pour me transporter, je ne suis pas un gagne-petit. Quand je m’enfuis, je vais plus loin qu’aucun être humain n’a été. Des connards de scientifiques bossent sur les déplacements  spatio-temporels. Il ferait mieux de boire du rouge, au moins ils comprendraient ce qu’est la séparation du corps et de l’esprit, nom de dieu… Mais vous, vous ne savez pas boire. Vous buvez pour être saoul et pour oublier. Moi je bois pour être et me souvenir.

T’es qu’un vieil alcoolique comme nous alors ta gueule René bougonna Manu.

C’est le moment que choisit le patron pour remettre une tournée qui eut l’effet escompté, celui de mettre tout le monde d’accord. Un  jeune, coiffé de rastas longues jusqu’au fesse, entra dans le bar.

-          Je cherche l’impasse des pommiers…

Le patron n’ayant jamais aimé la jeunesse, c’est à se demander s’il avait été jeune, ne put s’empêcher de répondre sèchement.

-         Vous remontez la rue, prenez la première à droite puis c’est la deuxième à gauche.

Devant un accueil aussi chaleureux, le jeune homme sortit sans un merci ou un au revoir.

-          Je me demande quel plaisir on peut avoir à s’afficher avec une telle coiffure ironisa Manu

-         C’est une marque de reconnaissance, une sorte d’appartenance à un groupe. Nous c’est le camembert et le rouge, eux c’est les rastas et les joints… Ça les rend pas plus intelligent parce que l’intelligence, c’est tout sauf une question d’appartenance…

La discussion continua, les quatre compères ayant trouvé un sujet qui les rassemblait… A 22h00, le patron ferma son bar et les habitués s’en allèrent titubant, regagnant chacun leur intérieur… Chantant à tue-tête des chansons aujourd’hui oubliées… Et le lendemain, mouvement perpétuel, tout recommença.

L'amour des morts

Par Tout-s :: 06/07/2008 à 18:52

Voilà des années maintenant que je prends soin de ce lieu. Ç’est arrivé par hasard. A l’époque, j’étais cantonnier... Je m’occupais déjà du cimetière, mais par intermittence. D’autres travaux, dans le village, me prenaient bien plus de temps. Et puis, un jour froid de décembre, sans prévenir, la retraite m’a gagné… Je n’avais plus rien à faire. Sans enfant, sans femme, sans famille et sans chien, je décidai de m’occuper à plein temps des morts. Ils sont tellement moins chiants que les vivants. Alors depuis, régulièrement, j’arrose les fleurs, nettoie les pierres tombales, arrache les mauvaises herbes. Certaines ne sont plus entretenues depuis longtemps. J’ai eu beaucoup de mal à leur faire retrouver l’éclat de leur jeunesse passée. Le temps est parfois si dur avec ceux qui l’entourent. Je me sens parfois l’âme d’un chirurgien plastique qui, grâce à la magie de ses doigts, tente de faire retrouver l’éclat de leur jeunesse à des vieilles rombières plusieurs fois ravalées. Moi, du haut de mes soixante-six ans, j’essaye de redonner une seconde vie à ces morts oubliés. Je les bichonne, leur chante des chansons et surtout, je leur parle. Ils me le rendent bien. Souvent, ils se prennent au jeu de me raconter leur vie passée, un tel mort sur un champ de bataille me disait que le résultat étais le même, ni gagnant, ni perdant, à part les vers. Un autre mort du chagrin d’un amour perdu, m’expliquait comme il était difficile de survivre à l’autre moitié. Et celui-ci, collabo en 41, résistant en 44, un commercial de génie. Il se vante, même outre tombe, d’être capable de tout vendre : du tissu, de la viande, des poules ou des œufs, des maisons, des appartements, bref tout ce qu’il est susceptible d’être acheté… même la vie : des communistes, des juifs, des résistants, des collabos, sa mère, son père, sa femme et ses enfants. Je l’ai même surpris, une fois, à vouloir vendre une place au paradis à un pauvre quidam qui venait de mourir.

 

Mais, celle que je préfère, c’est la tombe d’une femme morte il y a quelques années… Je la connaissais bien… Dans ma jeunesse, j’étais fou d’amour pour elle… Mais, elle a préféré épouser René, l’antiquaire. Il vient lui rendre visite une fois par an, le jour de l’hommage aux morts. Aujourd’hui, c’est moi qu’elle voit tous les jours. C’est à moi qu’elle parle. On se raconte nos petits tracas de la vie quotidienne. Elle me dit que c’est dur parfois d’être mort, de ne plus avoir à goûter ni saveurs, ni odeurs, ne plus ressentir la faim et le froid. Quand à moi je lui explique comme il me manque parfois d’avoir tout près quelqu’un pour s’occuper de moi, pour dormir à mes côtés, pour réchauffer mes draps. Pour lui faire passer le temps, je lui chante une chanson, ou lui récite un poème… Moi qui n’avais jamais ouvert un livre de ma vie, depuis sa mort, je me suis mis à avaler tous les recueils de poèmes possibles et inimaginables. Je ne fais aucune distinction entre le poète du dimanche et le génie du lundi. Je cherche indéfiniment celui qui conviendra le mieux sans jamais le trouver. Quand je m’assois sur sa tombe et que je ferme les yeux, je peux revoir ses cheveux bruns à l’odeur de pomme ; ses yeux, noirs comme le ciel un jour d’orage, qui me transperçaient de part en part. Et son corps, son corps, qui était sans cesse un appel à la vénération béate de l’adolescent que j’étais et de l’adulte que je suis devenu. Le temps nous a éloignés. Lorsque celle-ci a épousé René, j’ai cessé de la voir. Mais quand au hasard d’une rue ou d’un commerce je la croisai, elle avait toujours pour moi un mot gentil, une attention particulière. Quelle chance avait René. Il ne s’en rendait pas compte le pauvre bougre, noyé dans les litrons de rouge qu’il avalait avec ses amis pochtrons. Le voilà d’ailleurs qui passe par le cimetière. Sans doute rejoint-il « Aux jours heureux », le royaume des alcooliques. Une femme comme celle-ci on ne peut que lui consacrer toute une vie… Imbécile… Mais peu importe, cela me permet de passer plus de temps avec elle et tant mieux… Aujourd’hui il n’y a que moi qui l’entends et la comprends.