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Chroniques absurdes et tranches de vies... Destins croisés de ceux qui s'aperçoivent mais ne se parlent pas, qui se parlent sans se percevoir...
Je n’ai jamais été aussi surexcité… Cela fait bien longtemps que je ne compte plus les années qui ont suivi ma mort… J’ère dans ces bois depuis ce jour là où, alors que mes pensées étaient à tout autre chose, ma voiture a malencontreusement croisé la route d’un platane. Depuis, je n’ai pas quitté les lieux. On n’a pas idée comme le temps peut être long lorsque l’on est seul dans un bois. Les arbres c’est bien gentil, mais niveau conversation on tourne en rond… Enfin, ce soir, un journaliste dont j’ai croisé la route alors qu’il s’était perdu, va venir m’interviewer… Apparemment, c’est une chose plutôt rare de voir un de mes semblables et, d’après ce qu’il m’a dit, c’est l’occasion pour lui de donner un coup de boost à sa carrière. Si je peux être utile après tout, pourquoi pas… et puis ça me fera passer le temps. En attendant, j’arpente les bois, réfléchissant à ce que je vais bien pouvoir lui dire… C’est la chance de ma vie… ou plutôt de ma mort…Peut être que, après cela, je vais devenir une star…Qui sait…
Je l’aperçois se dirigeant vers moi. Il a pas vraiment l’allure d’un journaliste. Mal rasé, les cheveux en pétard, une roulée qui lui pend au bec, un ventre qui pourrait accueillir un fût de bière. La démarche lourde, il semble avoir du mal à avancer dans ce dédale de ronces et de branches. Arrivé à ma hauteur, il s’assoit par terre cherchant désespérément un souffle qu’il ne retrouvera sans doute jamais.
- vous allez bien ???
- oui, pff….pff… inquiétez pas pour moi…
En plus, il pue le whisky… elle va être belle l’interview…il sort un appareil de sa poche, un dictaphone je suppose…
- C’est pour enregistrer…
- Oui je sais, je connais.
- Ça fait combien de temps que vous êtes, enfin vous voyez…
- Mort vous voulez dire… Vous savez aujourd’hui ça ne me gêne plus…Je ne saurais pas vous répondre… Une fois mort les jours se ressemblent. Je me souviens bien du jour par contre. A l’époque je devais avoir 28 ans et je venais de demander en mariage une jeune fille que j’avais rencontrée 2 ans auparavant. C’est non pas que je l’aimais, c’est surtout que, passé un âge, on a tellement peur de finir tous seul que l’on pourrait épouser n’importe quoi… Toujours est-il que celle-ci ne m’avait pas répondu de suite… Elle voulait réfléchir avant de prendre une décision. Nous nous séparons là-dessus, je prends ma voiture. Sur la route il fait noir, tout est calme mon esprit est ailleurs, je pense à elle, à moi, à nous… Un lapin au milieu de la route, tout va très vite, un coup de frein, un coup de volant, un platane… Je n’ai pas souffert, enfin je ne crois pas, quand je suis revenu à moi j’étais dans cet état là… Depuis, j’attends. J’ai l’impression de ne pas avoir fini… Pour tout dire il me suffirai de savoir.
- Savoir quoi ???
- Et bien voyons…ce qu’elle aurait répondu…
- Vous voulez dire que vous êtes devenu un…un fantôme parce que vous n’aviez pas la réponse à la demande que vous aviez faite.
- Vous êtes idiot ou quoi ? Je n’ai jamais dit ça…Je ne sais pas pourquoi moi je suis resté ici, tandis que d’autres… Tout ce que je sais, c’est que, depuis le temps, j’ai réfléchi à ce qu’elle aurait pu me répondre et que aujourd’hui j’aimerais savoir… Ça me permettrait de passer à autre chose voyez vous…
- Oui bien sur… Et d’autres comme vous il y en a ?
- Je sais pas j’en ai jamais vu, j’ai toujours été seul…
- Bien, bien, je crois avoir l’essentiel… Je vais vous laisser.
- Repassez quand vous voulez, ça me fait du bien d’avoir de la compagnie…
- Au revoir…
- Au revoir…
Pff, c’est pas vrai, personne depuis des lustres…Il faut que je tombe sur un imbécile, alcoolique…c’est bien ma chance… M’enfin, retournons à nos arbres, ils sont parfois de meilleure compagnie que certains humains.
Fred cherchait depuis longtemps le lieu où, ce soir, la fête était censée se dérouler. Un patron de bar, aimable comme une porte de prison, lui avait bien montré une direction, mais on aurait dit qu’il avait pris un malin plaisir à lui indiquer la mauvaise route… Il n’y avait pas de deuxième à gauche… Fred arriva à l’orée d’un petit bois… Raté pour raté, autant passer la soirée ici… Il sortit la petite sacoche cachée sous son siège dans laquelle il avait caché ce qui devait régaler les invités de cette soirée, des champignons hallucinogènes fraîchement cueillis et prêts à être consommés. Fred s’en avala quelques uns et sortit admirer la nature qui l’entourait. Après avoir marché une dizaine de minutes, ses jambes ne le tenant plus, il s’allongea dans une petite clairière.
Les cèpes magiques commencèrent à faire leur effet alors qu’il observait, allongé dans l’herbe, les étoiles qui illuminaient cette soirée. Celles-ci commencèrent doucement à entamer une danse. La plus petite, au fond à droite, donnait le rythme. 1, 2, 1, 2,… Les autres suivaient, s’entrelaçaient gaiement, laissant derrière elles une poudre blanche, traînée du bonheur. Puis elle s’assemblèrent et formèrent de façon désordonnée des dessins lumineux. Une racine qui naît, s’éparpille, grandit, jusqu’à ce que du magma étoilé jaillisse une fleur, source sublime de vie. Mais là ne s’arrête pas la transformation. Petit à petit, les traits s’affirment, la fleur devient un moineau, une buse, un aigle ; l’aigle bat des ailes, s’abat sur un sol mouvant et en ressort drapé de ses plus beaux apparats. Alourdi par ses bijoux, il tombe toujours plus bas, rejoint la terre pour se relever. Ce n’est plus un aigle, non. Non, c’est un ours qui se dresse, la gueule béante, les yeux remplis de fureur, hurlant sa colère d’avoir été si tôt réveillé. Il semble à Fred entendre l’ours lui dire « Qui es-tu pour, ce soir, m’avoir sorti de mon sommeil ? » L’ours se rapproche… Fred ferme les yeux…
Dans le noir de son intérieur se forment petit à petit des plaques de couleurs différentes. Elles s’assemblent, se disloquent, se mélangent pour ne former plus qu’une. Apparaît alors un visage féminin, sentiment de sécurité maternelle. Le visage disparaît mais les forment restent… Ce n’est plus un visage mais un œuf. Matrice de l’univers, parcourue du sentiment des milliards d’être humains, d’animaux, qui l’ont vue en leur sein grossir et éclore. L’œuf grandit, grandit, pour finir par absorber l’espace qui entoure Fred. Celui-ci ouvre les yeux. Il tourne la tête à droite et à gauche. Autour de lui, la forêt semble s’être arrêtée. Le vent ne souffle plus. Les arbres regardent celui qui est allongé près d’eux. Leurs yeux ne bougent pas. Fred se lève pour défier ceux qui, aujourd’hui, le regardent. Il court… en frappe un… puis deux… Il entend les arbres hurler… Dans le noir, Fred croit apercevoir une forme blanche passer et repasser, parlant à voix haute. Il n’arrive pas à entendre ce qu’elle dit. Fred hurle mais la forme blanche semble l’ignorer. Il s’agenouille. Autour de lui, la boue semble l’appeler. Il en prend une poignée et se la plaque contre les cheveux, recouvrant ses dreds d’un liquide marron. D’un geste de fureur, il arrache son tee-shirt, retire son pantalon et son caleçon et se retrouve ainsi nu. Il prend tout ce qu’il peut de terre et se barbouille le corps, passant dans les moindres plis de sa peau. Puis il se roule par terre, retrouvant ainsi les sensations oubliées des premiers hommes, communiant avec la terre qui l’entoure. Epuisé, recroquevillé, Fred s’endort seul. La nature a fini de chanter et au petit matin, il repart dans son appartement, laissant derrière lui un environnement meurtri par son éphémère passage et demandant, à qui veut l’entendre, de se repaître une nouvelle fois de l’âme des humains.
René remontait la rue qui passait devant le cimetière et l’amenait jusqu’au bistrot « Aux jours heureux ». Ce bar où il passait une grande partie de sa vie restait inchangé, résistant aux affres du temps, au mode et au souffle de renouveau qui s’abattent régulièrement sur les vestiges du passé. « Aux jours heureux » était un roc. Une façade qui semblait éternelle pour ceux qui, comme René, y avait vu leur vie défiler et le temps passer. Comme tous les jours, il retrouverait les mêmes têtes : Victor dont on ne savait pas si c’était un homme ou un animal, certains, prétendant l’avoir aperçu la nuit, se frottant contre un arbre ; Manu, le portugais, immigré en France depuis 1958, un maçon hors pair dans sa jeunesse, aujourd’hui ses mains calleuses ne lui servent plus qu’à attraper les verres de rouge quand il ne les casse pas ; Bébert, bon vieux français, avec pour seul culture celle du vin et du camembert, si encore c’était de la qualité mais celui-ci se satisfaisait de n’importe quelle merde achetée dans les supermarchés ; la vieille Jacqueline, dont on se demandait si elle n’ avait jamais eu une jeunesse, tellement nous avions l’impression de l’avoir toujours connue avec des rides… Et enfin lui, René, que l’on appelle l’intello ou l’antiquaire, suivant à qui il a affaire, une petite carrure mais un débit à faire pâlir n’importe quel amateur de rhétorique. De temps en temps, un passant perdu s’introduisait dans leur repère. Mais il fuyait bien vite, la queue entre les jambes, affolé par l’odeur et l’ambiance qui régnaient dans ce lieu devenu sacré pour ceux qui le fréquentaient. Cette constance, ce refus du changement a toujours rassuré René. Antiquaire de métier, il avait trouvé dans ce bistrot, avec ses amis, l’apothéose de toute une vie donnée à faire revivre le passé.
En passant devant le cimetière, René ne put s’empêcher de penser à sa défunte épouse Josiane. L’emmerdeuse comme il aimait l’appeler en ce temps là. Cette vieille bique avait passé toute une vie à lui gâcher l’existence. Les bars alors lui étaient interdits et ce n’est qu’au prix des pires mensonges qu’il pouvait aller se rassasier d’un verre de rouge. Il se demandait parfois si elle n’aurait pas préféré qu’il la trompe avec n’importe quelle greluche plutôt que de taquiner la bouteille. Mais aller voir une autre femme alors qu’il en avait déjà une à la maison, pour René, c’était chercher les emmerdes. Quand on a un minimum de raison, on ne multiplie pas la connerie. Dieu merci, aujourd’hui elle ne fait plus chier que les vers de terre et c’est tant mieux. Chacun sa merde. Et depuis maintenant dix ans, il peut tranquillement dépenser son argent en buvant tout son saoul le gros rouge qui tâche que la mère Denis veut bien leur servir.
Plongé dans ses pensées, René entra dans le bistrot qui se trouvait à l’angle des rues de Lille et du Général de Gaulle. Manu, Victor et Bébert étaient assis à une table au fond, le tapis de jeu posé, les cartes distribuées et la bouteille de pinard à moitié entamée. René ne se lassait pas du décor. Des vieilles chaises en métal, datant de plus de 30 ans, entouraient des tables qui, dans le passé avaient une couleur qui se rapprochait plus du blanc que du jaune caca d’oie. Les murs étaient décrépis, jaunis par le temps et la cigarette, à certains endroits, on pouvait voir apparaître de larges tâches d’humidité. Le carrelage était lui aussi complètement usé. On se doute qu’il fut un temps où celui-ci était propre… Ce temps étant révolu, on distinguait de larges taches de graisse et de la poussière à pas savoir quoi en foutre. Le patron, du haut de ces 1 mètre 60 pour 120 kilos, salua rapidement René. Sur la droite, la vieille Jacqueline regardait son verre de blanc, cherchant désespérément la jeunesse qu’elle ne semblait jamais avoir eue.
- Ah ben te v’là, on a failli attendre…
- Figure toi, mon p’tit Bébert, qu’il existe une chose que les petites gens de ton espèce ne doivent pas connaître : l’imprévu. Parce que, quand on a comme toi, une vie de merde réglée par la pendule, on apprend à patienter et on laisse le droit aux grands de ce monde de ne pas se soucier des futilités du bas peuple.
- T’es à peine arrivé que tu m’emmerdes déjà, viens plutôt poser ton cul et taper le carton...
Le portugais se dit qu’il était grand temps de recommander une boutanche :
- Remets-nous la p’tite sœur patron, il se fait soif et l’humeur d’aujourd’hui est à l’ivresse… Alors, t’expliques comment ton retard ? Parce que les grandes phrases, ça va bien mais faut que tu nous trouves quelque chose de plus correct, du concret quoi. Sinon tu reprends ta bite et ton couteau et tu vas tutoyer les anges ailleurs.
- J’ai arrêté de donner des explications quand ma femme est morte, ce n’est pas maintenant que je vais m’y remettre, alors distribue les cartes et ferme ta gueule, le portugais.
Manu grommela dans sa barbe. Après 40 ans passés en France, il n’aimait pas qu’on lui rappelle ses origines. Comme à son habitude, Victor ne disait rien, préférant mâcher son chewing-gum qui l’accompagnait depuis qu’il avait arrêté de fumer et lâchant un juron de temps à autre, pour la forme.
Après quelques bouteilles, le jeu devint plus difficile à tenir et la conversation s’anima.
- T’es pas au jeu Victor et quand on n’est pas au jeu, on pose ses cartes, on n’emmerde pas le monde et on boit…
- Ta gueule
- Succinct mais direct, j’ai toujours aimé ta prose.
- Garde tes grandes phrases pour toi René. T’a jamais dépassé la limite du département, évite de la ramener.
- Mais mon vieux Bébert, le voyage c’est pour les pauvres types dans ton genre. Moi je n’ai pas besoin de l’avion, de la voiture ou de tout autre engin pour me transporter, je ne suis pas un gagne-petit. Quand je m’enfuis, je vais plus loin qu’aucun être humain n’a été. Des connards de scientifiques bossent sur les déplacements spatio-temporels. Il ferait mieux de boire du rouge, au moins ils comprendraient ce qu’est la séparation du corps et de l’esprit, nom de dieu… Mais vous, vous ne savez pas boire. Vous buvez pour être saoul et pour oublier. Moi je bois pour être et me souvenir.
T’es qu’un vieil alcoolique comme nous alors ta gueule René bougonna Manu.C’est le moment que choisit le patron pour remettre une tournée qui eut l’effet escompté, celui de mettre tout le monde d’accord. Un jeune, coiffé de rastas longues jusqu’au fesse, entra dans le bar.
- Je cherche l’impasse des pommiers…
Le patron n’ayant jamais aimé la jeunesse, c’est à se demander s’il avait été jeune, ne put s’empêcher de répondre sèchement.
- Vous remontez la rue, prenez la première à droite puis c’est la deuxième à gauche.
Devant un accueil aussi chaleureux, le jeune homme sortit sans un merci ou un au revoir.
- Je me demande quel plaisir on peut avoir à s’afficher avec une telle coiffure ironisa Manu
- C’est une marque de reconnaissance, une sorte d’appartenance à un groupe. Nous c’est le camembert et le rouge, eux c’est les rastas et les joints… Ça les rend pas plus intelligent parce que l’intelligence, c’est tout sauf une question d’appartenance…
La discussion continua, les quatre compères ayant trouvé un sujet qui les rassemblait… A 22h00, le patron ferma son bar et les habitués s’en allèrent titubant, regagnant chacun leur intérieur… Chantant à tue-tête des chansons aujourd’hui oubliées… Et le lendemain, mouvement perpétuel, tout recommença.
Voilà des années maintenant que je prends soin de ce lieu. Ç’est arrivé par hasard. A l’époque, j’étais cantonnier... Je m’occupais déjà du cimetière, mais par intermittence. D’autres travaux, dans le village, me prenaient bien plus de temps. Et puis, un jour froid de décembre, sans prévenir, la retraite m’a gagné… Je n’avais plus rien à faire. Sans enfant, sans femme, sans famille et sans chien, je décidai de m’occuper à plein temps des morts. Ils sont tellement moins chiants que les vivants. Alors depuis, régulièrement, j’arrose les fleurs, nettoie les pierres tombales, arrache les mauvaises herbes. Certaines ne sont plus entretenues depuis longtemps. J’ai eu beaucoup de mal à leur faire retrouver l’éclat de leur jeunesse passée. Le temps est parfois si dur avec ceux qui l’entourent. Je me sens parfois l’âme d’un chirurgien plastique qui, grâce à la magie de ses doigts, tente de faire retrouver l’éclat de leur jeunesse à des vieilles rombières plusieurs fois ravalées. Moi, du haut de mes soixante-six ans, j’essaye de redonner une seconde vie à ces morts oubliés. Je les bichonne, leur chante des chansons et surtout, je leur parle. Ils me le rendent bien. Souvent, ils se prennent au jeu de me raconter leur vie passée, un tel mort sur un champ de bataille me disait que le résultat étais le même, ni gagnant, ni perdant, à part les vers. Un autre mort du chagrin d’un amour perdu, m’expliquait comme il était difficile de survivre à l’autre moitié. Et celui-ci, collabo en 41, résistant en 44, un commercial de génie. Il se vante, même outre tombe, d’être capable de tout vendre : du tissu, de la viande, des poules ou des œufs, des maisons, des appartements, bref tout ce qu’il est susceptible d’être acheté… même la vie : des communistes, des juifs, des résistants, des collabos, sa mère, son père, sa femme et ses enfants. Je l’ai même surpris, une fois, à vouloir vendre une place au paradis à un pauvre quidam qui venait de mourir.
Mais, celle que je préfère, c’est la tombe d’une femme morte il y a quelques années… Je la connaissais bien… Dans ma jeunesse, j’étais fou d’amour pour elle… Mais, elle a préféré épouser René, l’antiquaire. Il vient lui rendre visite une fois par an, le jour de l’hommage aux morts. Aujourd’hui, c’est moi qu’elle voit tous les jours. C’est à moi qu’elle parle. On se raconte nos petits tracas de la vie quotidienne. Elle me dit que c’est dur parfois d’être mort, de ne plus avoir à goûter ni saveurs, ni odeurs, ne plus ressentir la faim et le froid. Quand à moi je lui explique comme il me manque parfois d’avoir tout près quelqu’un pour s’occuper de moi, pour dormir à mes côtés, pour réchauffer mes draps. Pour lui faire passer le temps, je lui chante une chanson, ou lui récite un poème… Moi qui n’avais jamais ouvert un livre de ma vie, depuis sa mort, je me suis mis à avaler tous les recueils de poèmes possibles et inimaginables. Je ne fais aucune distinction entre le poète du dimanche et le génie du lundi. Je cherche indéfiniment celui qui conviendra le mieux sans jamais le trouver. Quand je m’assois sur sa tombe et que je ferme les yeux, je peux revoir ses cheveux bruns à l’odeur de pomme ; ses yeux, noirs comme le ciel un jour d’orage, qui me transperçaient de part en part. Et son corps, son corps, qui était sans cesse un appel à la vénération béate de l’adolescent que j’étais et de l’adulte que je suis devenu. Le temps nous a éloignés. Lorsque celle-ci a épousé René, j’ai cessé de la voir. Mais quand au hasard d’une rue ou d’un commerce je la croisai, elle avait toujours pour moi un mot gentil, une attention particulière. Quelle chance avait René. Il ne s’en rendait pas compte le pauvre bougre, noyé dans les litrons de rouge qu’il avalait avec ses amis pochtrons. Le voilà d’ailleurs qui passe par le cimetière. Sans doute rejoint-il « Aux jours heureux », le royaume des alcooliques. Une femme comme celle-ci on ne peut que lui consacrer toute une vie… Imbécile… Mais peu importe, cela me permet de passer plus de temps avec elle et tant mieux… Aujourd’hui il n’y a que moi qui l’entends et la comprends.
Papy est mort hier soir. Avec papa et maman, on est allé le voir l’après midi. Il disait rien. Il était devenu tout sec… On aurait dit un abricot sec, comme ceux que j’amène à l’école pour manger. Ses yeux étaient bizarres. Ça m’a fait peur. Le soir en rentrant, maman a pleuré beaucoup. Papa criait comme d’habitude. Il crie souvent papa. Moi je me cachais sous mes draps. Je voulais que ça s’arrête. Le téléphone a sonné. Ils ont arrêté. C’est papa qui a répondu. De ma chambre, je n’entendais pas ce qui se disait. Maman a encore pleuré, papa est parti se coucher. Puis maman est venue dans ma chambre, s’est assise sur mon lit et m’a dit que mon papy était mort. Je n’ai pas compris au début. C’est la première personne que je connais qui est morte. Maman m’a dit qu’on ne le reverra plus jamais. C’est dommage je l’aimais bien papy. Il me faisait jouer sur ses genoux, me parlait doucement, me racontait des histoires… Et surtout il me donnait plein de bonbons, et ça c’était bien, vraiment bien. J’ai eu du mal à m’endormir cette nuit là.
Trois jours après, nous sommes allés à son enterrement. Là bas, tous le monde pleurait. Pas moi. Je l’aimais bien papy. Alors pourquoi je devrais pleurer. Au bout d’un moment, pour faire comme tout le monde, j’ai pleuré. C’était long sinon. Il y avait un monsieur tout bizarre à l’entrée du cimetière. Ma maman m’a dit que c’était le gardien. Ça doit être triste de garder des gens qui bougent jamais. Après il y a eu un repas que les mamans avaient fait pour ceux qui étaient venus voir papy. C’était bizarre. Je comprenais pas ce qu’ils disaient. Moi je connaissais pas mon papy comme ça. Ils parlaient de la guerre, de son travail, de sa femme (que je n’ai jamais connue). Moi je me rappelle de quand il me gardait parce que papa me voulait plus à la maison (je criais trop), ou quand maman était à l’hôpital. De ces soirées ensembles à regarder des dessins animés et manger des gâteaux, à son rire, à ses grosses mains, à sa voix douce. Je préférais être chez lui plutôt qu’à la maison. À la maison c’est toujours pareil. Papa et maman, ils s’aiment plus. Papa dit que c’est ma faute, qu’il était mieux quand il était seul avec maman. Alors il boit… puis il crie… puis il tape maman et elle, elle pleure. Moi je reste dans ma chambre, sous ma couette, parce que j’ai peur. Et sans papy, j’ai encore plus peur…
Ça fait trois semaines, ou plus je ne sais plus, que je suis cloué sur ce lit d’hôpital. Parfois j’aimerais bouger… Je demande alors sans relâche à mes jambes de me lever, de me porter, une dernière fois… Mais rien n’y fait… Alors je n’y pense plus, et puis j’oublie que je suis allongé… Un temps durant… Dans mes moments de conscience, comme maintenant, je me rends compte que je suis en train de dépérir… Les médecins me nourrissent… coûte que coûte, je dois vivre… Mais si c’est dans cet état là, je n’en ai plus envie… Il y a ma fille qui vient me rendre visite avec son mari et leur petite fille. Au début je leur parlais, des souvenirs me remontaient et j’avais besoin de les étaler pour croire que j’étais encore en vie… Pour retrouver un peu de chaleur… Mais j’étais déjà mort… Et je pouvais le lire dans leurs yeux remplis de pitié… A part la petite Laura (enfin je crois qu’elle s’appelle comme ça)… A son âge, la pitié, on ne la connaît qu’à travers le regard des adultes… J’essaye de lui parler mais je ne comprends pas ce que je lui dis… Elle non plus… Tiens je me demande si ma femme a sorti le chien… Ah… Ils partent… Tant mieux… Ils m’allument la TV… Je comprends rien à ce qui se passe… En plus j’entends rien…
Les infirmières arrivent… Elles font plein de manipulations, je ne comprends pas trop… Je geins pour que l’on s’occupe de moi mais en réalité, je n’ai pas mal… Je ne ressens plus rien… Je suis juste seul… J’aimerais en finir, que l’on me laisse mourir. Ça fait si longtemps que je n’ai pas vu le jour… Je suis fatigué de lutter…C’est inutile… On me donne à manger… Je me sens comme un enfant qui vient de naître. Je me demande si ma femme a sorti le chien… C’est un bon chien, je l’aime beaucoup… Un médecin rentre. Il me parle. Je ne comprends rien à ce qu’il me dit. S’il pouvait juste augmenter les doses. Moi qui aimais tant la vie, aujourd’hui je n’ai qu’une envie c’est de la quitter. Je me demande si ma femme a sorti le chien… Il est gentil mon chien, Je l’aime beaucoup…
Tiens la nuit tombe. Je n’aime pas ce moment précis où les ténèbres envahissent l’espace… Ça me fait peur… Alors je pleure… Comme un enfant… Ce soir je ne pleure pas… J’ai perdu mes larmes… Je ferme les yeux pour la dernière fois… J’ai du mal à respirer, je ne bouge plus, je ne parle plus… Fermer les yeux… Rêver une dernière fois… Je me demande si ma femme a sorti le chien… C’est un bon chien, je l’aime beaucoup…
Ça fait combien de temps que je suis assis sur ce banc. Une heure, deux heures… A mon âge, le temps me parait soit trop long, trop court… J’ai 80 ans depuis un mois et je suis fatigué… Comme je me sentais trop faible, je suis allé voir mon médecin… Examens… Radios… Prise de sang… Hôpitaux… Diagnostic… Cancer. Trop avancé. Je ne veux même pas me soigner. Je ne peux même pas me soigner. Savoir tout ça, c’est accepter la mort. Mais je n’accepte rien. J’aurais voulu goûter une dernière fois les bonheurs de la terre, un verre de vin, un magret cuit au feu de bois, sentir les fleurs, la rosée du matin, entendre le bois sec brûlé, le chant des oiseaux, pleurer, rire, être heureux, malheureux, chanter le temps qui passe comme Reggianni…
Les rires des enfants interrompent le cheminement de ma pensée. C’est agréable le rire d’un enfant… Ça réveille des souvenirs… Je me revois à Calais, pantalon court, pourchasser les oiseaux dans les rues. Je revois les visages de mes parents, grands-parents, amis, de ma femme, morte de m’avoir trop aimé il y a maintenant 20 ans. De tous ceux qui, aujourd’hui, m’invitent à les rejoindre au banquet céleste. Mais je n’en veux pas de leur invitation. L’herbe est bien assez verte ici… Laissez moi tranquille… Qu’est-ce qu’il a à me regarder lui ? Il a jamais vu un vieil homme assis sur un banc… Con de jeune… Profite de ce que t’offre la vie… Laisse la te posséder, dévore la, ne la regarde pas passer comme tous ces moutons. On n’en a qu’une… Je n’aime pas ce parc… Il n’a rien de naturel… Mais je ne peux pas aller bien loin, alors je viens m’y réfugier… Sur le point de mourir, ici, je peut me repaître de la vie des autres, dévorer leur jeunesse… le cul mouillé…
Parait-il qu’à l’aube de la mort, nombreux sont ceux qui font des bilans. Moi je préfère laisser ça aux autres, à ma famille, mes amis… enfin ce qu’il en reste. L’oraison funèbre, ce n’est pas moi qui la lirai… Je lève les yeux et perçois le soleil qui me fait des signes à travers les nuages. Tu seras toujours là toi. Quand moi je serai à l’ombre, au fond de mon caveau, sans une lumière pour m’éclairer, toi tu brillera et réchaufferas ceux qui restent… Les chanceux… Qu’ils en profitent bien… J’entends battre au loin. Sûrement un jeune qui tape sur son tam tam… Mon cœur semble suivre le rythme… Je suis fatigué… Je veux dormir… Je me lève… tout tourne autours de moi… C’est étrange, je n’y vois plus rien… Je sens mon corps s’écrouler par terre… J’avais pourtant demandé à mes jambes d’avancer… Plus rien ne fonctionne… Je veux bouger mais rien ne se passe. J’arrive à ouvrir les yeux… Autour de moi, ça s’agite… Je vois une dame, si belle, au téléphone... Je devrais peut être dormir… Non, rester éveillé… ne pas se laisser aller… bientôt un homme habillé en blanc arrive… On me pose sur un brancard… Je m’engouffre dans l’ambulance… La sirène me tient éveillé… Arrivé là bas, je suis transporté dans une chambre… Ils me mettent des tuyaux partout…. Le bip bip des machines me berce…. Je me dis que maintenant je peux dormir…
Jeff est sorti
de « l’illustration » avec une boule dans le ventre, un sentiment
mélangé de mal être et d’excitation. Anna est une belle femme, intelligente,
mais elle ne le comprendra jamais… A chaque fois qu’il la voit, il a
l’impression de parler à une étrangère. Cette fois ci encore, elle avait l’air
d’être plus attirée par les tableaux accrochés sur les murs du bar que par lui…
Pourtant ces tableaux sont laids… Jeff ne comprendra jamais comment des gens
peuvent peindre des croûtes pareilles et surtout les étaler à la face du monde…
Aujourd’hui il a fait part à Anna de toutes ces avancés sur ce roman qui lui
prend tout son temps… son bébé. Il avait vraiment l’impression qu’elle s’en foutait
royalement… Rien de ce qu’il transpire
ne semble l’intéresser… Alors quoi ? Il doit demain se prostituer, changer
du tout au tout pour lui plaire, ou du moins lui procurer une forme de plaisir
inexistant…. En fait elle m’emmerde se dit Jeff. Cette pensée le rassura, car
si en cette minute Jeff a le cœur lourd, c’est le poids de la trahison qui le
ralentit… Jeff marche vers une autre rencontre. Claire est une belle plante.
Ses rondeurs l’excitent… et surtout elle parle peu… ne cherche que le sexe… ce
en quoi elle excelle… Son cœur est lourd mais ses pas sont légers… parce qu’il sait
qu’en cette fin de journée il va se faire plaisir et ça, pour lui, ça n’a pas
de prix. Il se surprend même à siffloter dans la rue, un air qui lui revient… Il
a du l’entendre ce matin… C’est toujours frustrant d’avoir un air dans la tête
dont on ne se rappelle plus ni le nom du groupe, ni le titre de la chanson… Pour aller à son rendez vous, il a décidé de
passer par le parc Jean Baptiste Lebas… Ce n’est pas qu’il aime ce parc, il le
trouve même particulièrement laid avec ces énormes grilles rouges qui l’entourent…
Il a l’impression d’être une bête curieuse… Un singe à qui on pourrait lancer
des cacahuètes pour amuser les foules… Et tous ces enfants, qui crient, et
pleurent, ça l’insupporte… Souvent les
femmes qu’il rencontrait avaient des désirs de maternité… Lui pas du tout… Mais
en règle générale il faisait semblant… Non, si il passait par le parc,
c’est parce que ça reste le chemin le plus court pour se rendre chez Claire,
Rue de Cambrai… Tout simplement… A l’entrée du parc, un vieil homme était assis
sur un banc, ses cheveux étaient blancs et sales, une barbe qui semblait taillée
à la machette ornait son visage… Il avait tellement de rides qu’on ne pouvait
même plus apercevoir la couleur de ses yeux. Jeff se dit qu’il n’avait pas envie
de devenir vieux… Il ne supporte pas la vieillesse… Elle lui rappelle que la
vie a une fin… Et ce qui suit… C’est la mort. Je ne serai jamais vieux, comme
ça je ne serai jamais mort. Penser cela est complètement stupide… Mais ça le
rassurait. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il multipliait les aventures.
Une fois vieux, il ne pourra plus profiter des plaisirs… alors il butine et
prend tout ce qu’il peut sans jamais donner… Avoir cette pensée le
rassurait… Il accéléra le pas pour arriver au plus vite chez Claire… Oublier ce
vieillard qui lui a gâché sa bonne humeur, les enfants qui lui ont cassé les
oreilles et Anna l’emmerdeuse… Devant la porte, il se surprit à sourire et à
penser : « la vie est bien faite, une fois que j’aurai consommé
Claire, il faut que je pense à rappeler Cécile pour la revoir… ».
Anna se demandait bien pourquoi elle avait mis une jupe ce matin. Elle aurait mieux fait de ne pas écouter le type de la météo en complet trois pièces qui avait prédit en pythie raté : « un magnifique soleil toute la journée »… Quel imbécile… comme tous les hommes d’ailleurs. Elle savait très bien pourquoi elle avait mis cette jupe à fleur… Elle avait rendez vous à 15 heures avec Jeff… Six mois maintenant que cette relation durait et rien ne se passait… Elle s’ennuyait terriblement avec lui… Il est gentil, doux, ne boit pas, ne fume pas… Mais, qu’est ce qu’il est chiant. La pluie l’ayant surprise, elle avait trouvé refuge contre une porte en bois massif, le renfoncement la protégeant des gouttes qui tombaient sur les pavés de la rue. Alors qu’elle pensait à Jeff, à sa gentillesse, à son ennuyeuse gentillesse. À comment elle allait lui annoncer la rupture inévitable qui avait germé plusieurs semaines durant dans son esprit, elle croisa le regard, un instant, d’un homme d’une quarantaine d’années qui l’observait par sa fenêtre. Il est bizarre ce type, ça lui fait plaisir de voir des gonzesses trempées de la tête aux pieds. Elle se surprit à murmurer « connard » entre ses dents. Profitant d’une légère accalmie, elle courut vers le lieu de son rendez vous, « l’illustration » un bar du centre de Lille. Jeff était déjà à l’intérieur, devant un café… Par habitude, elle posa ses lèvres sur les siennes.
- Salut, il pleut dehors ?
- Non ! Je me suis mouillée toute seul. J’ai pris un seau d’eau et je me le suis balancé sur la tronche.
- Pourquoi t’es toujours obligé de me parler aussi mal ?
Anna ne prit même pas le soin de répondre, assise en face de Jeff, les bras croisés, elle se demandait comment elle allait lui annoncer…
- Tu as écrit aujourd’hui ?
Merde, j’aurais pu trouver autre chose comme amorce…
- Oui ce matin… Tu sais j’avance bien, j’ai fini la deuxième partie et j’attaque la troisième. Je crois que le personnage principal prend vraiment de l’am…
Et voilà, c’est repartit. À chaque fois qu’il parle de son bouquin, on en a pour des heures… Anna se voyait se lever et crier à sa gueule de poupon angélique à quel point elle se foutait de ses histoires. Pour se calmer, elle se mit à observer les tableaux affichés dans le bar… Ils lui laissaient une sensation étrange…Ces personnages difformes lui inspiraient confiance. Malgré leur laideur elle les aimait. Tout plutôt que de continuer à l’écouter … Jeff l’interrompit dans ses pensées.
- Et toi qu’est ce que t’en penses ?
Merde, j’ai rien écouté.
- Et bien…euhhhh…c’est une bonne idée…
- Quoi qui est une bonne idée ?
- Et bien ce que tu viens de dire…
- Et qu’est ce que je viens de dire…
Anna soupira
- mais c’est pas possible t’es vraiment chiant des fois…
- Qu’est ce que tu as aujourd’hui ?
- Ecoute Jeff, il faut que je te dise quelque chose… Je… Je…
- Tu….Tu…
- Je crois que je vais démissionner de mon travail…
Pourquoi j’ai dit ça moi…. Et elle continua à débiter tout un tas de mots sans vraiment contrôler ce qu’elle disait et le sens de ses phrases…À la fin elle se demandait encore ce qu’elle avait dit…
- C’est juste ça … Je suis là pour te soutenir tu sais…
- Merci, la voix d’Anna était devenue faible, presque éteinte devant sa propre lâcheté…
- Je dois y aller, écoute, je t’appelle on essaye de se voir demain ?
- Ok.
- Je t’aime…
- Moi aussi.
Elle se laissa embrasser puis le regarda s’éloigner… Une demi heure après, elle se demandait encore ce qui s’était passé…Deux mois que je veux le quitter, encore une occasion manquée…
Il pleut… J’aime bien la pluie… Enfermé, au chaud, dans mon appartement du centre de Lille… De derrière ma fenêtre je peux voir courir les gens pour s’abriter. Le temps à changé brutalement, la plupart se sont fait surprendre… De les voir comme des bêtes, apeurées, cherchant le moindre recoin qui pourrait les protéger de la pluie, je ne sais pas pourquoi, mais cela m’amuse. Regardez là, cette bourgeoise en haut talon, lever la patte comme un lévrier pour éviter de se ramasser sur les pavés… Et cette famille, le père traînant les deux enfants, les engueulant parce qu’ils ne vont pas assez vite. Le plus petit s’est pris une volée… je ne sais pas si ça va vraiment aider à le faire avancer… Voilà quelque chose de plus intéressant… C’est ce que j’aime, lorsque la pluie surprend les passantes. Chez certaines, on peut voir les tee-shirts coller leur corps, jusque laisser percevoir leurs formes arrondies. Ici ce n’est pas un tee-shirt mais une jolie robe à fleur… Peu importe, l’effet est le même… Il faudrait vraiment que je pense à m’acheter une paire de jumelles… Tiens, elle s’arrête juste en face de chez moi. Elle s’appuie contre une porte en bois massif. C’est vrai que là où elle est, la pluie ne semble plus l’atteindre… Elle est blonde ou brune… Je sais pas… On voit mal de là ou je suis… Elle a pas l’air très futée quand même… Ou elle est perdue peut être… Tiens je crois qu’elle m’a vu… merde… Remarque je pourrais aller lui parler…
Je me vois bien descendant, chevalier servant, offrant mon blouson… Elle l’accepte et me sourit… Je lui demande si elle ne veut pas venir s’abriter au chaud… Elle me dit que oui, que je suis bien aimable… Aimable, je n’ai jamais vraiment été aimable… Intéressé oui mais pas aimable… Elle me précède dans les escaliers…. J’ai vu une émission avec Nadine de Rotschild, la vieille peau endimanchée, gardienne des « bonnes valeurs » et de la « bienséance », enfin bref… Elle nous expliquait, à nous, pauvres incultes, comme il était important de laisser passer les Dames dans les escaliers, afin de pouvoir les retenir en cas de chute… Aujourd’hui je la remercie de m’avoir éclairé sur ce point. De là où je suis, je peux observer en toute tranquillité ses fesses rebondir au rythme des marches qui montent vers mon appartement. Elle s’assoit sur mon canapé, je lui prépare un bon lait chaud…. Nous discutons de tout et de rien, elle m’explique comme elle est malheureuse et comme elle se sent seule… Comme elle aimerait rencontrer le prince charmant. Celui qui fera chavirer son cœur… Je lui dis alors que je la comprends… Une femme aussi belle qu’elle a le droit à l’amour avec un grand A, l’amour des romans Arlequin, des séries télévisées… celui où tout se passe bien, où rien n’est laissé au hasard, où la surprise n’existe plus… Je lui fais alors remarquer comment peut être ennuyeux cet amour. Je lui parle alors de Stendhal, des poètes maudits, de l’amour feu, qui brûle et fait mal, qui consume la vie de ceux qui sont, un instant durant, possédé. Un instant qui peut durer une minute, une heure, un an ou une éternité… Elle boit mes paroles, c’est le moment que je choisis pour rapprocher mes lèvres des siennes et l’embrasser passionnément. Puis s’en suivent caresses, jeux d’amoureux, qui nous transportent vers un autre univers où plus rien ne peut nous atteindre… Au petit matin, le soleil revenu, je lui demanderais de partir… Elle pleurera beaucoup… Trop même… Elle hurlera que ça ne peut se passer comme ça, que les hommes sont tous les mêmes… Après avoir parlé, gueulé, pendant une heure durant, elle s’enfuira de chez moi… Je la regarderai… Je suis comme ça…
Mince, elle vient de partir… Il faut croire que le renfoncement de la porte en bois ne suffisait pas à l’abriter… ou alors c’est moi qui lui ai fait peur…À la regarder… Elle ne sait pas ce qu’elle rate… Tant pis…
J’ai 40 ans… Je vis seul et je m’emmerde…